03/10/2010

De Kilkenny à Hollywood

Il restait dans l’ombre mais sa discrétion habillait les stars de leurs parures de lumière. Sa poésie se nourrissait de la force de sa douceur. Son destin ondulait au fil de la course d’une boule de flipper, qui roule. Eclats de rire, de vivre, ivre de joie, de profondeur. Juste quelqu’un de bien, le cœur à portée de main. Les légendes irlandaises ne meurent jamais. Avec le temps, elles se transforment même en ballades. Celle de Martin Ryan Grace fait désormais partie de celles-là.

 

 Il aimait le printemps et il est parti au cœur de l’hiver, loin de Kilkenny et de son petit village de Lisdowney où il adorait flâner au milieu des jacinthes des bois. Il y revenait au moins deux fois par an pour rendre visite à ses amis, ses voisins et régalait les mômes du terroir de ses exploits aux quatre coins du monde. Il était surnommé « le James Bond de Kilkenny ». Car Martin Grace était la doublure de Roger Moore dans cinq de ses sept opus bondiens (“The Spy Who Loved Me”, “Moonraker”, “For Your Eyes Only” et “A View To A Kill”).

 

 Jeune élève à la Scoil Bhrid de Lisdowney puis étudiant à Kilkenny, il montra dès son plus jeune âge des dispositions athlétiques évidentes. En bon Irlandais, il adorait le rugby, pratiquait le hurling et remporta même, en 1956, la St. Kierans School League. C’est un cinéma itinérant et quelques films projetés sous une tente qui lui firent prendre goût aux westerns et aux films d’actions. Il monte, ou plutôt descend à Londres où il s’inscrit à la Mountview Academy Of Theatre Arts  tout en pratiquant la boxe, la lutte, les sports d’épée, la gymnastique et la natation. Ce qui lui permet de rejoindre une agence de cascadeurs et d’entrer dans la profession grâce à une pub pour les chocolats Cadbury. Il fit ses débuts sur les écrans en 1965 dans « Dr. Who » et entra dans la grande famille bondienne avec « You Only Live Twice » où il réalise plusieurs cascades. Une grande tournée en forme de shows le mène ensuite en Scandinavie en 1974 : escalades, courses dans des tunnels en feu, poursuites de voitures et crashes en série, sauts en moto et combats en tout genre constituent son quotidien. De retour en Irlande, il reçoit un coup de fil de Bob Simmons qui lui demande tout de go de devenir le double de Roger Moore. Arrivé au seuil des studios de Pinewood, Bob Simmons lui déclare en guise d’introduction : « Je veux un homme qui sache enchaîner physiquement au quotidien toutes les cascades que je mets en place. Un cascadeur vigoureux qui ne se plaint jamais, ne se défile pas et est prêt à encaisser les coups ». Un langage qui plaît à Martin Grace. Clin d’œil de l’histoire : dix ans après avoir foulé le plateau de « You Only Live Twice », il retrouve Lewis Gilbert sur « The Spy Who Loved Me ». C’est sur ce tournage qu’il a doublé … Richard Kiel. Lors des prises de vues au temple de Louxor, Lewis Gilbert avait remarqué quelques planches d’échafaudages situées à une quinzaine de mètres du sol. Elles servaient à supporter les câbles d’éclairage pour les spectacles de sons et lumière autour du temple. Il eût l’idée d’y faire déambuler Jaws au-dessus de la tête de Bond. Bien que Martin Grace soit la doublure attitré de Roger Moore, Bob Simmons lui demanda de doubler Richard Kiel car le bon géant, malgré sa taille, était sujet au vertige. Martin avait déjà étudié la façon de se mouvoir de Richard et il reproduisit à la perfection sa démarche. Tant et si bien que Richard Kiel, impressionné, lui avoua lors des rushes que même sa propre mère n’y aurait vu que du feu.

 

 « The Spy Who Loved Me », c’est le début d’une amicale complicité entre la star et son double. Les deux faces d’un même soleil. Roger Moore qui répétait n’avoir jamais rencontré homme aussi courageux que Martin Grace, lui qui a tutoyé la camarde sur le tournage de « Octopussy » à Peterborough. Malgré plusieurs prises fructueuses, la communication se coupe entre l’hélicoptère, le conducteur du train d’Octopussy, Martin Grace et le reste de l’équipe. Cette défaillance technique l’envoie à l’hôpital pour de nombreuses semaines, bassin et fémurs brisés. Roger Moore vînt lui rendre visite à de nombreuses reprises si bien qu’il fût entouré d’une attention particulière du corps infirmier, à l’affût d’une nouvelle visite bondienne.

 

La Sardaigne, L’Egypte, Louxor et la Vallée des Rois, L’Islande, la France, le Guatemala, le Brésil, la Grèce, l’Italie, les Etats-Unis, l’Argentine. Son lieu de tournage favori ? Le Brésil et sa chance d’avoir pu voir les Chutes d’Iguazu. Sa cascade préférée ? Le pré-générique de « For Your Eyes Only » tourné à Becton : trois semaines à se hisser sur un hélicoptère puis à se faire secouer comme un prunier à grande vitesse au-dessus d’une cheminée à plus de 100 mètres du plancher des vaches. Son film préféré ? « A View To A Kill » où il a pu travailler sur deux des plus célèbres structures au monde, la Tour Eiffel et le Golden Gate Bridge. Et puis, surtout, ce film s’inscrit sur la partition bondienne comme le chant du cygne des deux hommes.

 

 Sa large carrure, ses puissantes paluches, ses pectoraux, ses cuisses et des bras de lutteur ont rendu le Bond de Roger Moore - à la dégaine parfois fragile -, fort, courageux, infaillible et résistant. Roger Moore lui vouait un sincère respect. Il lui avait d’ailleurs demandé de le rejoindre sur plusieurs autres tournages : « The Wild Geese », « The Naked Face », « North Sea Hijack », « Escape To Athena » et « The Man Who Wouldn’t Die ». Martin Grace a travaillé sur plus de soixante-dix productions de grande envergure, parmi lesquelles « Indiana Jones », « Brazil », « Patriot Games », ou encore « Superman ». Cascadeur et coordinateur de cascades, Martin Grace était également un acteur accompli. Il incarna en effet le Capitaine Braga dans « Robinson Crusoë » en 1997 aux côtés de Pierce Brosnan. Those Irishmen !

 

Un homme d’honneur, fidèle en amitié qui a marqué celles et ceux qui ont eu la chance de croiser son chemin. Il se partageait entre le sud de l’Espagne et la maison de son meilleur ami, Patrick Banta, un cascadeur rencontré sur les plateaux de « Moonraker ». Les trois enfants de Patrick l’appelaient affectueusement « Uncle Martin ». L’un deux, fort des séances musclées avec lui depuis son plus jeune âge, est devenu un boxeur plein d’avenir. Un de ses vieux professeurs irlandais, Larry Hamilton, parle de lui comme d’un gentleman, curieux de tout et qui s’intéressait à son prochain : « Il aimait les gens. Partout où il se rendait, il avait à cœur de travailler avec les personnes du cru, il avait soif d’apprendre à leur contact et ce, où qu’il aille, des Iles Fidji à l’Afrique du Sud en passant par la Pologne».

 

 Il a su enrichir ceux qu’il a côtoyés. Son départ laisse un immense vide mais son souvenir remplira à jamais nos cœurs. 

20:41 Écrit par Marie-France Vienne | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook